Habiter poétiquement le monde.
La contemplation, ce qu’on appelle la poésie, c’est le contraire précisément. C’est le contraire même de ce qu’on entend trop souvent par poésie. Ce n’est pas une décoration, ce n’est pas une joliesse, ce n’est pas quelque chose d’esthétique, c’est comme mettre sa main sur la pointe la plus fine du réel. Et en la nommant, de la faire advenir. Le réel est du côté de la poésie et la poésie est du côté du réel.
Les contemplatifs, quels qu’ils soient, peuvent être des poètes connus comme tels, mais ça peut être aussi un plâtrier en train de siffler comme un merle dans une pièce vide, ou une jeune femme qui pense à autre chose tout en repassant du linge.
Les instants de contemplation sont des instants de grand répit pour le monde, car c’est dans ces instants-là que le réel n’a plus peur d’arriver à nous. Il n’y a rien de bruyant dans nos cœurs ou dans nos têtes. Les choses, les animaux, les fantômes qui sont très réels, tout ce qui est de l’ordre du vivant se rapproche de nous et vient trouver son nom, vient mendier son nom.
Habiter poétiquement, se serait peut-être d’abord regarder en paix, sans intention de prendre, sans chercher même une consolation, sans rien chercher. Regarder presque avec cette attention flottante dont parle les psychanalystes.
Avoir une sorte de présence diaphane au monde. Et je pense qu’a ce moment quelque chose du monde s’ouvre comme une amende. On comprend ce dont il s’agit lorsqu’il est question de vivre. On le comprend sans mot, et sans même peut-être pouvoir le dire. Le plâtrier, la femme à son ménage ou le poète à son poème, chacun construisant quelque chose de très réel, de très éphémère, ne sont pas les maîtres de ce qu’il voient.
Dans cette lutte incessante que constitue le monde dit moderne, les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants. Ce sont eux peut-être qui pourront nous tirer d’affaire. Il faut juste que chacun se remette à faire ce qu’il a à faire, de la façon la plus simple. Les poèmes du boulanger, ce sont ses pains.
Christian Bobin. Extraits : «Le plâtrier siffleur».